26 janvier 2006

grotesque

la bande dessinée se prête au grotesque. c'est pourquoi l'oeuvre de masse, dans son immense étrangeté, nous semble si naturellement adapté à son médium. ses "figures qui font rire en outrant la nature" (je voulais citer le littré dans cette chronique, c'est fait) sont en elles-mêmes une imitation et une exagération de toute une façon de concevoir la bande dessinée. qu'y a-t-il de plus grotesque qu'un gros nez? (il me faudrait relire mes achille talon, mais lefuneste, pour l'insulter, ne lui disait-il pas que son nez était une sorte d'insulte à la nature?)

le grotesque est l'essence du satiriste. c'est le combustible d'un willem, d'un winschluss ou des ruppert et mulot. le grotesque permet la méchanceté. mais c'est aussi le prétexte au relâchement et à l'aventure dans ce qu'elle a de plus jouissif. pensons au tezuka des années 1970. aux couleurs de l'etircopyh. ces deux exemples nous montrent d'ailleurs que le grotesque est un efficace et agréable contrepoint à l'érotique (et vice versa). dans ces deux cas, on pourrait faire appel au mot "baroque". le grotesque est très présent dans la BD américaine. le super-héros est en général plutôt grotesque. pour la BD moderne, on pense à charles burns et à daniel clowes, qui ne sont pas des moindres eux non plus.

le grotesque fonctionne lorsqu'il s'assume comme tel. reprendre un personnage de BD aux traits bien définis mais à la personnalité floue est souvent source de grotesque involontaire. la plupart des repreneurs de spirou ont été incapables de se débarasser de cet effet secondaire, si tant est qu'ils aient essayé. par exemple, et à leur décharge, tome et janry ne sont tombés dans le piège que vers la moitié de leur règne, lorsqu'ils ont voulu expliquer leurs personnages par les lois du réalisme. le décalage qui en résulta produisit une sorte de nausée narrative: par exemple, le bestiaire de la vallée des bannis est élaboré dans un but si manifestement comique qu'il est malaisé de s'investir dans la charge émotionnelle recherchée par les auteurs en fin de volume. idem pour toute reprise de spirou évoquant tout en l'éludant la sexualité des personnages principaux (franquin, mais c'était la norme chez dupuis, avait généré à l'époque pour ses héros un univers cohérent parfaitement asexué). s'il s'agit de grotesque alors, c'est purement fortuit et raté -- il ne reste qu'une sorte de parasite étrange minant peu à peu l'adhésion du lecteur. en comparaison, le grotesque d'un fournier est le pur produit de son culot de jeune repreneur, incapable de faire aussi bien que son illustre prédécesseur mais assez entêté pour continuer quand même. cette insouciance devant l'énormité de la tâche lui a bien servi: ses spirou se lisent toujours bien aujourd'hui.

dans sa jolie définition, monsieur littré, répondant manifestement au dictionnaire de l'académie, nous rappelle gentiment qu'"il ne faut pas mêler le sublime au grotesque". un exemple parmi tant d'autres nous ferait presque lui donner raison, si ce n'était du fait que le dit exemple est un chef d'oeuvre de la bande dessinée. je parle bien sûr de la couverture des bijoux de la castafiore (1963). sur cette couverture, tintin nous fait "chut". la proximité de sa bouche et son index nous révèle un détail troublant, soit la différence marquée entre la figure du personnage, dessinée de manière on ne peut plus abstraite, et la main, quant à elle fort réaliste: on devine jusqu'aux muscles et aux os. les deux éléments jurent l'un avec l'autre: la main tend au naturalisme, le visage à l'abstraction. le trait extrêmement régulier, sans aspérité "naturalisante", finit de souligner l'étrangeté de la chose. de fait, l'album est à toutes fins pratiques résumé par cette vision inspirant la révulsion autant que la fascination. (l'album est truffé de ces visions malaisées: on pense au signal brouillé émis, par le poste de télévision de tournesol, ainsi qu'à la marche d'escaliers jamais réparée, deux détails anodins qui empruntent leur logique narrative au monde du cauchemar.)

il est probable qu'hergé n'ait que peu à voir avec ce dessin. en fait, on reconnaît surtout là la patte d'un bob de moor: ce tintin-là, hybride mi-humain, est de la famille de son barelli. comparer les versions de l'île noire cause un malaise similaire. chronologiquement, la simplicité un peu brute du trait d'hergé est remplacée par le réalisme programmatique des studios hergé. on dirait que quelqu'un a pris trop à la lettre ce lieu commun voulant qu'une figure plus abstraite suscite davantage l'adhésion du lecteur: le même ne serait-il pas vrai des éléments "secondaires": mains, vêtements, intérieurs, paysages? de toute façon, tintin est grotesque quand il n'est pas dessiné par hergé. c'est pareil quand quelqu'un essaie de dessiner comme tardi. la raison de leur trait leur appartient: hors de l'auteur, la particularité de ce trait n'a plus de sens. une signature mal imitée est, par essence, grotesque. mais grotesque ne signifie pas illisible, au contraire...

1 commentaires:

Anonymous Yannick a écrit:

Je connais mal Hergé et je n'y avais jamais prêté attention, mais oui, bien vu, c'est flagrant ce contraste entre la main et le visage de Tintin. Peut-être est-ce là la raison principale de ma préférence envers les vieux dessins de Hergé, les tintin en noir et blanc, plus émouvants et très très graphiques. Ensuite, ce glissement vers le réalisme, ou plutôt vers un semi-réalisme, m'ennuie profondément. Et est sujet au grotesque, tu as raison.
Par exemple, as-tu noté cette différence entre les personnages de Franquin dans Spirou (ce sera moins vrai dans Gaston ou les Idées Noires) et les véhicules par exemple : Voitures, locomotives, sous-marins sont d'un réalisme très détaillés et côtoie dans le même univers des personnages simplifiés avec plus de virtuosité (Chez Pratt aussi, d'horribles engins militaires, réalistes dans leur traitement et sûrement dessinés par une autre main contrastent avec l'épure du maître).
Pouvons-nous penser que ces différentes strates graphiques démontrent que le dessinateur lui-même ne contrôlait pas vraiment les limites de son univers, entre fantaisie et réalisme ?
C'est comme ces lecteurs qui s'interrogent sur les pantalons de golf ou le costume de groom. Il me semble que la question ne se pose même pas… Et pourtant, voilà qui semble poser problème à certains.
J'ai toujours été passionné par les dessinateurs capables de tout réinventer dans leurs pages. Là, sans réfléchir je pense à Sempé bien sûr, ou Mariscal. Là toute idée de grotesque disparaît car tout est possible unifié sous le trait du dessinateur.

11 février, 2006 09:07  

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